Les premiers relevés scientifiques de la grotte de la Chambre d’Amour:

La médiatisation de la grotte à travers la littérature française va attirer l’attention de plusieurs scientifiques:

Le naturaliste A. de Quatrefages livre dans « La Revue des deux Mondes » de 1847, les notes de son instructeur, le géologue émérite Alexandre Brongniart, venu travailler à Bayonne en 1794: « Le voyage de Bayonne à Biarritz se faisait à cette époque en cacolet avec un guide suivant les sentiers sablonneux ou trotter était impossible et, bien des fois, le touriste et sa cacoletière se reposaient dans les grottes de la Chambre d’Amour » . Il reprend: « la mer était partout très basse; à la marée haute, les flots battaient en tous sens les murailles à pic de la baie et envahissaient parfois une grotte percée dans le fond. Cette grotte, raconte la légende, servait de rendez-vous à deux amants… » (22)

En 1798, c’est Jean-Baptiste Bory de Saint-Vincent, également naturaliste et géographe, qui vient à Bayonne pour rendre visite à la fameuse grotte décrite par Arnaud de Baculard. Il raconte dans son recueil qui s’intitule «Annales des Voyages, de la Géographie et de l’histoire » son expérience des lieux: «Entre toutes les grottes de ces lieux, la Chambre d’Amour est la plus célèbre. On a soin d’y conduire les voyageurs. Ils y chercheraient en vain les Néréides et les Tritons: ce ne sont pas des divinités marines qui viennent s’y entretenir de leurs flammes, ce sont tout simplement les jeunes filles et les garçons du pays qui s’y donnent des rendez-vous. Cette Chambre est très remarquable par ses dimensions, mais ne serait pas plus remarquable que ses voisines, sans une histoire qu’on a bien soin de vous raconter…» (6, page 54)

En 1804, le jeune pyrénéiste V. de Chausenque fait plusieurs promenades à la Chambre d’Amour et dans la grotte durant ses fonctions d’officier de l’armée. (27, page 8 et 9)

En 1806, Jean Thore,  médecin et botaniste français, s’intéresse de près à la nature géologique des sols du sud-ouest de la France et à ses rapports avec la santé humaine. Il profite de sa venue pour faire une description géologique de la grotte qu’il transcrira dans son livre: « Promenade sur les côtes du golfe de Gascogne ou aperçu topographique, physique et médical des côtes occidentales de ce même golfe » sorti en 1810. (7)  Il écrit: « Rendu au port d’Anglet, situé entre l’embouchure de l’Adour et la Chambre d’Amour, il ne manquera pas, si la basse mer le lui permet, d’aller rendre hommage à cette grotte si renommée, et qui a reçu ce nom, dit une vielle tradition, de la fin fatale de deux amants qui s’y étaient retirés pour se soustraire aux yeux profanes, y rêver tranquillement à leurs amours, mais qui, enivrés de plaisir, ne songèrent pas à se précautionner contre la marée montante» (p284) ….. « A cet événement près, la grotte de la Chambre d’Amour n’a rien de curieux. Sa forme représente un demi cercle grossièrement tracé, de 36 à 40 pas de diamètre, l’ouverture est tournée vers l’ouest et sa plus grande hauteur, à l’entrée est de 5 à 6 mètres. Cette hauteur diminue graduellement jusqu’au fond de la grotte, où la voûte touche le sol; il y filtre continuellement de l’eau, et la surface de la voûte est tapissée d’une espèce de pâte que nous considérons comme de la matière des stalactites, qui n’a pas perdu encore toute son eau. Tout autour, et à toutes les hauteurs, même au niveau du sol, on distingue une foule innombrable de noms de diverses personnes. On en voit, là même ou il est impossible de pénétrer aujourd’hui, ce qui fortifie notre opinion, que le sol s’est exhaussé. Aucune date n’est très ancienne…. » Cette dernière phrase nous indique que les inscriptions doivent provenir du milieu voire de la fin du 18 ème siècle. Est-ce le temps qui aurait effacé les anciennes dates, ou bien est-ce la grotte qui aurait été autrefois inaccessible?

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Carte BRGM de 2006 montrant la frontière géologique entre les sables dunaires (en jaune) et la côte rocheuse (rouge clair).

« La voûte est formée d’un seul bloc de roche calcaire, ou se font remarquer quelques nummulites… La grotte s’encombre peu à peu de sables et la basse mer en permet aujourd’hui l’entrée, pendant les 3/4 de l’année. Voilà pourquoi elle sert de retraite aux pasteurs et aux troupeaux, quand ils sont surpris par le mauvais temps.» (7 p287-292) Au vu des mesures relevées par le géologue sur la grotte, les dimensions sont de 21 à 24 mètres de diamètre et de 5 à 6 mètres de hauteur. Ces dimensions sont proches de celles rapportées par d’Arnaud de Baculard, 22 ans plutôt!

Puis, J. Thore finit par anticiper l’avenir de cette grotte au vu des éléments qu’il relève sur le terrain:  « La Chambre d’Amour, si basse, et presque totalement abandonnée par la mer aujourd’hui formait, il n’y a peut être pas trois siècles, une vaste et haute caverne, toujours baignée des eaux de l’océan, qui ne la visitent aujourd’hui qu’à l’époque des hautes marées, s’en éloigne par conséquent peu à peu, en déposant, dans son intérieur et aux environ, les sables qu’il vomit…La Chambre d’Amour disparaîtra entièrement » (7 p290). Fichtre,  le scientifique avait vu juste! Ses constats sur l’évolution de l’ensablement de la grotte vont se confirmer rapidement car la dérive littorale, venant du nord, va continuer pendant plusieurs décennies à apporter son lot de sable excédentaire et la pointe rocheuse va progressivement devenir une falaise « morte », c’est à dire, une falaise abandonnée par la mer! (voir carte précédente du BRGM)

L’Empire à la Chambre d’Amour:

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 A partir du 19 ème siècle, la cour Napoléonienne va être aimantée par le pôle positif de la Chambre d’Amour, grâce à un vent des plus romantiques de notre histoire:

En 1806, Laure Junot, issue par sa mère d’une branche déchue des empereurs byzantins, marque son passage à la grotte en poétisant à son tour la légende dans « Mémoires de la duchesse d’Abrantès» (ouvrage publié en 1835 ). L’allée Paul Prieto correspondant à la piste cyclable qui passe tout près de la grotte portait encore le nom de Laure d’Abrantès, il y a 30 ans…(36)

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Macaron représentant l’entrée de la grotte, lieu de pèlerinage romantique réputé du 19 ème siècle

En 1807, c’est au tour d’Hortense de Beauharnais, reine de Hollande, belle fille de Napoléon 1er, et future mère de Napoléon III, de venir à Bayonne. Probablement attirée par les récits d’Arnaud de Baculard, elle dira dans ses mémoires publiées plus tard par le prince Napoléon: « Je fus voir Biarritz et la grotte d’Amour » en  cacolet, s’il vous plait! (21)

En 1808, c’est au tour de l’impératrice Joséphine, femme de l’empereur Napoléon 1er, de visiter la grotte et se faire conter la légende devant l’entrée par un vieux paysan (29b, p51 et 29c, p 171). Elle reviendra un mois plus tard avec Bonaparte, qui profitera probablement de l’occasion pour jeter un œil à cette curiosité locale dans un instant de romantisme avec sa douce…Cet endroit lui tenait à cœur, il y reviendra une dernière fois la veille de son départ depuis le château de Marracq(8). C’est dire la beauté du site et sa valeur inestimable à une lieue et demie des portes de Bayonne. Napoléon 1er restera le visiteur le plus illustre que la Chambre d’Amour ait jamais reçu. Son passage répété aura une incidence sur ses descendants, qui en feront un lieu de villégiature qui contribuera à l’explosion du village de pêcheur de Biarritz comme station balnéaire de premier ordre.

En juillet de la même année, le Mercure de France publie la légende, contée par N. Lemercier, proche de Napoléon mais surtout poète et dramaturge français. Son poème, plutôt « mythologique », est une première dans ce style. (8b, page 97)

Mademoiselle d’Avrillon, première femme de chambre de l’impératrice Josephine, raconte dans son mémoire, son émoi devant la grotte lors de sa venue avec la cour (8c, p 384): « Nous visitâmes la Grotte-d’Amour, qui tire son nom d’un malheur arrivé à deux amants…Je passai une journée dans ce lieu enchanteur et je ne crois pas avoir éprouvé dans ma vie des sensations plus vives et plus délicieuses… »

En 1817, peu de temps après la chute de Napoléon 1er, Etienne de Jouy, membre de l’Académie Française, signe la plus belle version des deux amoureux disparus de la grotte, version qui reste encore aujourd’hui la version officielle de la légende. Vous la retrouverez dans  « L’Hermite en province » (9 page 119). A cette occasion, il situe l’accident vers la fin du 17 ème siècle.

Avec l’Empire, le charme de la Chambre d’Amour va gagner toutes les cours européennes. Cet engouement va inciter plusieurs écrivains étrangers à faire le voyage pour découvrir ces lieux et écrire sur sa légende, en prose ou en vers, en anglais ou en espagnol. Elle va accéder ainsi à une renommée internationale!

Prochain épisode: « Vers une lente asphyxie de la grotte de la Chambre d’Amour! »

L’équipe SosLa

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Saubade et Laurens, les vrais héros de cette légende qui perdurent encore aujourd’hui (Dessin extrait du livre d’E. de Jouie)

Bibliographie:

(1) J.F Larguillier et P. Charbonneyre, RR-32374-FR, « Effondrement de l’allée des Arroques, étude géologique et prospection radar » 15 03 1991, BRGM Aquitaine.

(2) Pierre de Lancre « Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons... , Paris 1612, p43 et 44.

(3) E. Ducéré, Société des sciences, art et lettres de Bayonne »Entrée solennelle des rois, reines et grands personnages dans la ville de Bayonne. » Chapitre II, le prince de Condé, 1903, p41 et p42.

(4) Emile V. Telle, professeur de lettre à l’Université Catholique d’Amérique, à Washington: « La Chambre d’Amour : les origines littéraires et pittoresques de la fortune de Biarritz » Marrimpouey Jeune, Pau, 1969, Médiathèque de Bayonne.

(5) F. de Baculard d’Arnaud: » Délassement de l’homme sensible ou Anecdotes diverses » Tome V, Neuvième partie, page 224-246.

(6) Jean-Baptiste Bory de Saint-Vincent; Annales des Voyages, de la Géographie et de l’histoire Tome VI, 1810: »Sur les grottes de Biarits, près de Bayonne » p54.

(7) Jean Thore, « Promenade sur les côtes du golfe de Gascogne ou aperçu topographique, physique et médical des côtes occidentales de ce même golfe », 1810.

(8b) Népomucène Lemercier, « Mercure de France » 33 ème tome, Paris, 1808.

(8c) Mademoiselle Avrillion, « Memoires de Mademoiselle Avrillion, premiere femme de Chambre de l’impératrice« Tome I, Paris, 1833.

(9) Etienne de Jouy: « L’Hermite en province » Tome I, 1819.

(8) Edouard Ducéré: « Les journées de Napoléon à Bayonne » Bayonne 1908. page 51 et 69

(13) Pierre Laffargue: « Anglet, la Chambre d’Amour » 2007, Edition Atlantica.

(18) Hector Iglesias, professeur de la langue basque, « Onomastique historique de la paroisse labourdine d’Anglet au XVIIIe siècle« Janvier 2000, page 9.

(21) René Cuzacq, « La prestigieuse histoire de la Chambre d’Amour« , S.S.L.A.B, 1974, série N 130.

(22) Armand de Quatrefages, Souvenir d’un naturaliste, « La Revue des deux Mondes, recueil de la politique, de l’administration et des mœurs » Janvier 1850.

(24) Camille Pitollet, Bulletin Hispanique « Les débuts du règne de PhillipeV  » 1934.

(25) Le maréchal de Bassompierre, « Mémoire sur l’histoire de sa vie » 1665.

(26) Gabriel François baron de Blaÿ de Gaïx, « Histoire militaire de Bayonne: De la mort d’Henri IV à la Révolution française » 1980.

(27) Henri Beraldi, « 100 ans aux Pyrénées » 1899.

(29) E. Ducéré, 1908: »Marie-anne de Neubourg à Bayonne 1706-1738 » Archives Médiathèque de Bayonne.

(29b) E. Ducéré, 1908: « Les journées de Napoléon à Bayonne : d’après les contemporains et des documents inédits« . page 39; 51; 68.

(29c) E. Ducéré, 1904: « L’impératrice en cacolet » SSALB, page 171.

(30) Manex Goyhenetche, « Histoire d’Anglet: des origines à nos jours », Donostia, Elkar, 1997

(32) René Cuzacq, Anglet Mag « Image du passé à la Chambre d’Amour » Médiathèque de Bayonne.

(33) Lassus Alfred, « Petite contribution à l’histoire d’Anglet » n°88, Ekiana 2003

(34) Wilhelm von Ludemann,  » Züge durch die Hochgebirge und Thäler der Pyrenäen im Jahre » 1822.

(36) SOLETCO S.A., Etude Géotechnique, « Falaise du VVF« , Anglet, 4 Juillet 1984, Archives Municipaux de la Ville d’Anglet.

(37) Pierre Hourmat: »La Chambre d’Amour » Anglet Magasine, 1979, Archives Médiathèque Bayonne.

(52) Dr Ch. Lavielle, « Où faut-il en France, passer l’hiver? Les stations climatiques hivernales« , Paris, 1901.

(54) Paul Raymond « Dictionnaire Topographique du Département des Basses-Pyrénées« , Imprimerie Impériale, 1863.

(57) Mémoire du constructeur de navire Castaings de Bayonne, 1725

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Une réflexion sur “Des premiers relevés scientifiques de la grotte de la Chambre d’Amour à la venue de Napoléon 1er! Episode 3/7

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