D’après une étude de Laurier Turgeon sur les morutiers basques du 17 ème et 18 ème siècle(1), les naufrages étaient jadis plus fréquents à l’entrée et à la sortie des ports qu’en pleine mer car le risque de rencontrer un écueil près de la côte était bien plus important que celui de sombrer au milieu de l’océan dans une violente tempête. C’est ainsi qu’au moyen-âge, les accidents de navigation étaient suffisamment fréquents dans la région pour que les seigneurs locaux exigent un droit de naufrage sur leurs terres. (14) C’est alors que l’inventeur, c’est à dire celui qui découvrait le bateau échoué ou ses restes sur la plage, avait obligation de restituer la cargaison au seigneur dont il dépendait. Ce dernier ou son représentant légal, partageait le butin en trois: une part pour le seigneur, une part pour le propriétaire du navire et une part pour son inventeur… Après plusieurs jours de ramassage, les restes abandonnés ou oubliés revenaient à la population.(0) Mais il n’en a pas toujours été ainsi au cours du temps et nombreux sont ceux qui firent main basse sur ces trésors, un crime passible de la pendaison!

A Anglet, les naufrages furent plus nombreux dès que Louis de Foix y fixa l’embouchure de l’Adour! La formation et le déplacement perpétuel de la Barre mêlés à des conditions climatiques difficiles, étaient à l’origine de cette augmentation d’accidents de navigation. Hélas, à ces accidents s’ajoutait souvent le drame humain dont la mauvaise réputation reconnue de tous avait, depuis longtemps, fait le tour du monde!

gravure-de-lembouchure-de-ladour

L’embouchure de l’Adour en 1824: une goélette américaine, poussée par le mauvais temps tente de franchir la Barre furieuse de l’Adour. Deux barques de pilote coincées dans le fleuve attendent qu’elle soit hors de danger pour la conduire jusqu’au port (Peinture Garneray L.)

 

Les autorités locales tentèrent de diminuer ces accidents en mettant en place un système de balisage sans cesse amélioré que les pilotes de l’Adour utilisaient pour mener les vaisseaux à bon port. Mais l’embouchure resta longtemps indocile et bien qu’au fil du temps, une amélioration fût enregistrée et permit à des navires plus importants de franchir la Barre, cela n’empêcha que de nombreux accidents défrayent la chronique locale. Voici un résumé non exhaustif de tous ces événements tragiques survenus aux abords de l’embouchure de l’Adour avec, parfois, le détail des circonstances:

 

côte nord de la Barre M641025201_E1020

Un voilier malchanceux qui a terminé sa route sur la plage, brisé par les vagues près de l’embouchure.

 

I- Naufrages survenus entre 1680 et 1811:

A partir de 1680, l’Adour décide de fuir à plusieurs reprise le lit que lui avait offert Louis de Foix, pour rejoindre la Chambre d’Amour. Ses divagations successives forment alors un estuaire mobile du type « passes » du bassin d’Arcachon augmentant sérieusement la difficulté de franchir l’écueil avec des chenaux étroits et remplis de courant. Les interventions multiples des ingénieurs du génie militaire comme Ferry et Vauban, pour contenir le fleuve, ne furent que des patchs d’efficacités éphémères.

1730 embouchure de l'adour bnf

Extrait d’une carte de l’embouchure de l’Adour en 1730 montrant la disposition complexe des bancs de sable malgré plusieurs interventions. (BNF)

 

On sait qu’au 18 ème siècle, la moyenne des voiliers qui entrent ou qui sortent de l’Adour est de 950 mouvements correspondant à environ 470 navires. (91) On trouve aussi dans les minutes des notaires locaux les traces de plusieurs navires naufragés à la Barre de Bayonne durant cette période. En effet, les navires transportant de la marchandise précieuse étaient souvent assurés mais ils ne représentaient qu’un échantillon des nombreux accidents survenus! (1)

– Le 22 Novembre 1702, la frégate « La Jolie » est prise dans la tempête et tente de se réfugier au port en franchissant la barre. Elle sombre lors de son passage faisant plusieurs victimes. (25; p63)

– En 1735, lors d’un projet de prolongement de l’endiguement du fleuve,  les ingénieurs eurent à s’adapter face aux épaves présentes à l’embouchure d’Adour. Voici une carte montrant cette situation étonnante avec une carcasse de bateau intégrée au plan:

Carcasse épave adour 1735

Carcasse d’épave visible autrefois à marée basse au sud immédiat de l’embouchure de l’Adour.

En 1736, deux morutiers revenant de Terre Neuve et chargés de leur pêche décidèrent de franchir la Barre sans l’assistance des pilotes et s’échouèrent malheureusement sur les bancs du littoral. (7)

Entre 1773 et 1782, le rapport Chardon adressé au ministère de la guerre sur les bris et naufrages, répertorie pas moins de 63 naufrages en 10 ans! En voici un florilège:

En 1773, le « César« de Bayonne s’échoue à la pointe sud de l’embouchure et transportait notamment du bois de campêche et de l’eau vive.

Début 1774, le « Christian » d’Amsterdam s’échoue au même endroit et contenait du fromage, des jarres de tôles et des nattes.

Le 26 février 1774 , la « Montagne d’or » en provenance de Bordeaux et chargé en pierre se pose sur la côte nord.

Le 2 Avril 1774, c’est le « Notre dame des Anges » qui, en quittant le port, s’échoue comme la « Montagne d’or » sur la côte nord!

Le lendemain, le 3 Avril 1774, c’est au tour du « St Charles » en provenance de Dieppe et transportant du lin de s’échouer au même endroit! (7)

 

Embouchure de l'Adour 1779

Le passage étroit de l’embouchure de l’Adour vers 1779. On voit l’apparition d’une première tour des signaux (cercle rouge) pour guider au mieux les navires dans le franchissement de cet écueil!

En 1775, la Barre est particulièrement compliquée. Le « Denis » de Pont Labbée transportant du sel se pose au sud de l’embouchure.

Le 23 Janvier 1775, le « Saint Jean-Baptiste » en provenance d’Espagne se tchanque au nord de la passe avec ses cales remplit de froment.

Le 23 Février 1775, c’est au tour du « Soleil levant » en provenance de Zierikzee (Pays Bas) d’être victime de l’embouchure de l’Adour.

Le 29 septembre 1775, c’est la « Marie » qui s’échoue devant la plage de Tarnos en quittant le port.

Le 3 Octobre 1775, la « Jacinthe » de l’Ile aux Moines, chargée d’animaux, s’échoue toujours sur la côte nord. (7)

En 1777, le « Bienfaiteur » des Sables d’Olonne coule sur la pointe nord de l’embouchure avec à son bord de la laine, de l’eau de vie et du jambon.

Le 14 Mai 1777, le « Michel Amouraux » chargé d’avoine et de vache se pose aussi au même endroit .(7)

En 1779, le « Saint Jean-Baptiste » naufrage à la pointe sud avec en cale, du vin, de la cannelle, du cacao et du savon alors que le « Saint-Anne » lesté en terre s’échoue sur la pointe nord à la fin de la même année.(7)

En 1780, le navire « la Découverte » de Boston finit par s’abîmer du côté de Tarnos avec à son bord du sucre, du café, du coton et de l’indigo. (26; p160)

– En 1803, un navire fait naufrage à la Barre et emporte avec lui la vie de 3 marins biarrots.

– A la nuit du 2 septembre 1811, huit bateaux chargés de soldats blessés par la guerre contre l’empire qui fait rage en Espagne se jettent à la côte, près de l’embouchure. Les marins angloys et biarrots viennent à leur secours. (53)

Durant cette période, on constate que plus de deux navires sur trois s’échouent sur la côte nord montrant la présence d’un courant dominant à l’embouchure poussant les vaisseaux vers ce rivage. D’après les rapports retrouvées, on peut compter six naufrages par an sur la Barre de l’Adour entre 1773 et 1814 soit 1.3% des bateaux qui viennent à Bayonne.

helene feuillet voilier en approche de la Barre M641025201_E1019

Vaisseaux en approche du tumulte de la Barre (Helene Feulillet M641025201_E1019)

 

Prochain épisode: « Naufrages survenus pour créer le blocus de Bayonne en 1814« 

L’équipe SoSLa

Bibliographie:

(0) Droit de naufrage dans le vicomté de Marennes: F. Hirigoyen.

(1) Naufrages des Terreneuviens Bayonnais et Luziens; L. Turgeon. page 116, « 4 ème centenaire du détournement de l’Adour » SSALB, 1978.

(2) Le franchissement de l’Adour par les anglais en février 1814. Général F. Gaudeul.

(3) Anglet en carte postale ancienne Claude Benavides.

(4) Musée de la Mer de Biarritz: « A l’appel des SOS », Roger Laffon, Ed. Soc. du Journal de la Marine Marchande » 1927.

(5) Archive départementale de Pau, Fond de la préfecture Sous Série 4 S 202, Service Maritime Naufrage de 1847 à 1913.

(6) D’après José Arocena.

(7) Archives nationales BNF, C4175.

(8) Archives Sud ouest: « Cargo échoué à Anglet : ces marins revenus indemnes de « l’enfer« .

(9) Le marin.fr:  » Naufrage du cargo « Luno » à Anglet: un défaut technique en cause, l’enquête classée »

(10) Phillipe-ship.com : »5 FÉVRIER 2014, LE NAUFRAGE DU LUNO« 

(11) Histoire du Breezand, site « les enfants de la cité des forges« .

(12) Phillipe-ship.com: « Naufrage du Romulus »

(13) Secours de l’équipage du Romulus « les enfants de la cité des forges »
En savoir plus sur http://www.angletsurfinfo.com/news-culture-168/histoire-des-naufrages-sur-la-cote-angloye.html#4fMVGO6FA6Wzj5U1.99

(14) Droit de naufrage accordé à la ville de Bayonne allant jusqu’à Fontarabie en 1377 et 1461. « Nouvelle chronique de la ville de Bayonne« , Volumes 1, p36, Jean Baptiste Bailac 1827.

(15) Ponts et Chaussées de Bayonne, 4S115 Archives départementales de Pau.

(16) Archives consulaire de la CCI de Bayonne, 2ETP2/202 « Bris naufrage et sauvetage 1874/1890 » Archives départementales Bayonne.

(17) Archives consulaire de la CCI de Bayonne, 2ETP2/202 « Bris naufrage et sauvetage 1891/1911 », Archives départementales Bayonne.

(18) Concession du port de Bayonne (C.C.I), 2ETP4/345 « Statistique des naufrages 1895-1923« , Archives départementales Bayonne.

(19) Port de la Chambre de Commerce 2ETP1/180 « Bris et naufrage 1752-1827« , Archives départementales Bayonne.

(20)  Port de la Chambre de Commerce 2ETP1/181 « Bris et naufrage 1828-1837« , Archives départementales Bayonne.

(21)  Port de la Chambre de Commerce 2ETP1/182 « Bris et naufrage 1837-1839« , Archives départementales Bayonne.

(22)  Port de la Chambre de Commerce  2ETP1/183 « Bris et naufrage 1839-1855« , Archives départementales Bayonne.

(23) Fond Auguste Peigné, Médiathèque de Boucau.

(24) Guy Hiriart-Durruthy: « Anglet, ma ville » Livre, médiathèque Bayonne.

(25) Paul-Henri Détrie « La société centrale de sauvetage des naufragés, l’impératrice Eugénie et le port de Bayonne » 1865-1921, Port de Bayonne 1999, SSALB 2000.

(26) F. Jaupart, « Les variations de l’embouchure de l’Adour aux XVII et XVIII siècles » SSLAB 1978. Quatrième centenaire du détournement de l’embouchure de l’Adour.

(27) « Courrier de Bayonne » 23-24 et 29 Novembre 1910, Médiathèque Bayonne.

(28) 4S 177,  « Ports et transports maritimes » P&C de Bayonne,  AD de Pau.

(29) « Courrier de Bayonne » 17-18-20-21 Novembre 1938, Médiathèque Bayonne.

(53) Marcel Fortune, « Les drames de la mer de 1738 à 1860« , Fond Maurice Sacx, Musée Basque.

 

 

 

 

 

 

 

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